Skip to content


Le Mardi 24 mai 2016 à 11:48

L’affaire Denis Baupin vue de Montpellier


Les similitudes avec l’affaire Jean-François Floch, ce patron d’Eramondi (ex Bioréalités), entreprise rachetée par Servier, condamné pour cinq agressions sexuelles sur ses salariées, dont Montpellier journal s’est fait l’écho dès janvier 2014, sont frappantes, en particulier les menaces ou actions judiciaires pour empêcher la presse d’informer les citoyens sur des questions d’intérêt général. Pour l’instant, Montpellier journal fait face même si le combat est financièrement très déséquilibré. (1 220 mots)

Par Jacques-Olivier Teyssier

Pour des photos de Jean-François Floch et Dominique Joubert, voir ici et ici. Pour Jean-François Floch seul ici.

Jean-François Floch, patron d'Eramondi (ex Bioréalités)

C’est un combat qui n’a pas été visible par les lecteurs de Montpellier journal ces dernières semaines. Il m’a pourtant occupé de nombreux jours et m’a pris beaucoup d’énergie. Il s’agissait de me défendre face aux attaques judiciaires répétées de Jean-François Floch, patron condamné pour agressions sexuelles et harcèlement moral (1). Évidemment, j’aurais pu faire le choix de retirer les informations publiées pour que M. Floch cesse de me harceler judiciairement. Il n’attendait visiblement que ça.

Débat d’intérêt public
Je m’y suis refusé. D’abord parce que ces informations me paraissaient pouvoir alimenter un débat d’intérêt public et l’affaire Baupin révélée par France Inter et Mediapart (lire ici et ici) a montré que ce n’était pas inutile. Ensuite parce que ce serait un bien mauvais message à envoyer aux personnes mises en cause dans les articles de Montpellier journal – toujours dans le strict respect de la loi – que de le faire sous la pression de procédures judiciaires. Enfin par respect pour les dix victimes qui se sont battues – et c’est peu dire que ce combat a été douloureux et a eu des conséquences pour elles – pour que soient connus les actes de ce patron, pour montrer qu’on pouvait se défendre quand on en est victime, qu’on peut porter l’affaire devant la justice et faire condamner son agresseur.

Et puis alors que je tentais de jongler avec les articles du code pénal, les procédures en référé, l’article 175 du code de procédure pénale, l’article 700 du code de procédure civile, etc., voilà que l’affaire Baupin est révélée par Mediapart et France Inter (9/05). Énorme écho médiatique. On retrouve la même difficulté pour les victimes à parler des agressions, le même temps long entre les actes et leur dénonciation, la position de pouvoir, l’entourage de l’agresseur parfois bienveillant. Et puis bien sûr les agressions sexuelles répétées. Des différences aussi : Denis Baupin est aujourd’hui présumé innocent alors que Jean-François Floch a été condamné le 17 juin 2014 et il n’a pas fait appel. Lire ici pour une description précise des actes commis par ce dernier et les conséquences sur ses victimes.

« Soyez prudent »
Autres similitudes : les pressions et menaces sur les médias avant et après parution. Jean-François Floch, avant la parution de l’article, alors que Montpellier journal tente de recueillir sa position, menace : « Toute information qui serait fausse donnerait suite à des poursuites, bien entendu. [...] Soyez prudent […] Mes avocats regarderont et c’est eux qui décideront. » Denis Baupin via son avocat dans un courrier à Mediapart avant publication, écrit « Je tenais à vous indiquer que toute publication le concernant sera analysée à la lumière de la Loi du 29 juillet 1881, pour déterminer si un abus à la liberté d’expression a été commis. » Réponse d’Edwy Plénel, directeur de la publication : « Toute pression, toute intimidation, toute menace visant à entraver ce travail aussi nécessaire que légitime est une atteinte à nos libertés fondamentales. »

Après parution, Denis Baupin continue les menaces, annonce un dépôt de plainte pour diffamation et demande « la suppression immédiate » de l’article à Mediapart. Jean-François Floch, lui n’a pas bougé tout de suite. Aucune plainte pour diffamation contre Montpellier journal n’a été déposée alors qu’il était en attente de son procès. Mais une fois celui-ci passé et sa condamnation connue, il dépose une plainte contre moi non pas pour diffamation ni pour atteinte à la présomption d’innocence – et pour cause, l’article était inattaquable sur le fond – mais pour « recel de violation du secret professionnel ». Datée du 5 mai 2014, elle sera enregistrée au parquet le 23 juin, soit seulement 4 jours ouvrés après (!) le procès. La plainte aurait-elle attendu la fin du procès pour partir ?

Huit victimes entendues
La plainte sera classée sans suite par le procureur le 28 novembre 2014 après enquête de la gendarmerie. Motif : « Infraction insuffisamment caractérisée. » Mais ce sont quand même huit victimes qui auront été entendues par la gendarmerie pour savoir si elles ne faisaient pas partie de mes sources. On se doute qu’elles se seraient bien passées de ça.

Mais Jean-François Floch ne lâche pas le morceau pour autant. Trois jours avant (!) le classement, l’avocat de Jean-François Floch dépose une plainte avec constitution de partie civile qui a pour but l’ouverture d’une information judiciaire et la désignation d’un juge d’instruction. Je serai mis en examen le 8 octobre 2015 même si aucun élément sérieux ne permet de dire que j’ai commis une infraction. Le 19 avril, le procureur vient de demander mon renvoi devant le tribunal correctionnel, après, rappelons-le, avoir classé l’affaire en novembre 2014, alors qu’aucun élément nouveau n’est intervenu depuis cette date ! Je suis en train de terminer les observations que je vais adresser à la juge pour demander un non-lieu.

« Omerta »
Je suis soutenu dans cette démarche par le Syndicat national des journalistes (SNJ) qui me prodigue de précieux conseils juridiques. Le même SNJ a également réagi aux attaques de Denis Baupin contre Mediapart dans un communiqué (15/05) où il écrit notamment : « Par deux fois, Denis Baupin, via son avocat, a tenté de faire l’omerta sur une enquête menée à son encontre pour des faits de harcèlements et d’agressions sexuelles. »

Jean-François Floch tente aussi en ce moment de faire l’omerta sur les informations publiées par Montpellier journal, à quelques semaines de son procès en appel de la décision du conseil des prud’hommes (qui l’a condamné à plus de 400 000 € d’indemnités diverses). C’est en effet le 14 mars qu’une troisième procédure est lancée et que je reçois une assignation devant le juge des référés pour de prétendues atteintes à sa vie privée et à celle de son épouse, Dominique Joubert avec laquelle il co-dirigeait Eramondi. Ces atteintes étaient tellement flagrantes qu’ils ont attendu… plus de deux ans après la parution pour se réveiller et demander la suppression totale – totale – de l’article. Ils demandent au juge de me condamner à leur verser un total de… 14 000 € !

Matinée au tribunal
Hasard du calendrier, c’est le 12 mai, soit trois jours après l’éclatement de l’affaire Baupin, que l’audience s’est tenue. Il m’a fallu une nouvelle fois me renseigner, analyser, payer des conseils juridiques, répondre par écrit et passer une matinée au tribunal. La décision du juge est attendue vers le 20 juin. La vie privée est aussi un argument mis en avant par l’avocat de Denis Baupin. Il écrit (8/04) : « Une intrusion dans la sphère de son intimité constituerait une atteinte particulièrement grave à ses droits. »

Qu’il perde ou qu’il gagne, il n’est ensuite pas du tout exclu que Jean-François Floch m’assigne au fond, ce qui voudrait dire une nouvelle procédure, beaucoup de temps et d’énergie, une nouvelle audience, un appel possible, etc. Mais que tous les Floch sachent une chose : je ne lâcherai pas sauf à être asphyxié financièrement. Et je compte sur le soutien des lecteurs et des lectrices de Montpellier journal pour éviter cela.

[Mise à jour le 2 juin : Autre différence avec Jean-François Floch, Denis Baupin nie en bloc alors que le montpelliérain avait reconnu certains faits. Lire l'interview du député à L'Obs (2/06) ici ou dans l'édition papier de l'hebdomadaire.]

_________
(1) J’ai fait le choix de ne pas prendre d’avocat car je ne voulais pas que ces affaires coûtent à Montpellier journal même en cas de victoire. Car la justice française est ainsi faite que tous les frais de justice ne sont que rarement intégralement remboursés. Ce n’est pas un problème pour le richissime collectionneur d’art qu’est M. Floch qui peut s’offrir les services d’un des avocats (Luc Abratkiewicz) parmi les plus chers de Montpellier. Ça en est un quand on a 300 abonnés et un salaire net de 650 € par mois.

Lire aussi :


Publié dans Accès libre, Politique, Social. Mots clés : , , , , , , .

4 commentaire(s)

Suivre les commentaires de cet article

  1. AnneSoM said
    on 24 mai 2016

    à 14 h 36 min

    L’affaire Denis Baupin nous replonge effectivement dans de très mauvais souvenirs, et pour moi (ancienne victime de Mr FLOCH), les similitudes sont frappantes! A chaque nouvelle allusion à la radio ou ailleurs sur l’affaire Baupin, ce sont de vieux souvenirs qui remontent à la surface, les mains moites, le coeur qui bat, la gorge serrée… Mais combien sont-ils à pourrir nos vies comme ça? Et combien de victimes silencieuses?? Alors pour toutes celles et ceux qui n’osent pas ou n’ont pas osé parler, je vous remercie de continuer ce combat, et je vous soutiens à 200%! Ne lâchez rien! Et à tous ceux qui sont indignés par ce comportement inadmissible à l’égard des personnes comme vous qui nous ont aidé à dénoncer ces faits, abonnez-vous à Montpellier Journal!

  2. guillaumejanvier said
    on 24 mai 2016

    à 17 h 22 min

    Merci pour votre combat , nous ne pouvons croire que ces
    personnes usent nos patiences sans causer de dégâts
    dans nos comportements a venir , a savoir que l’accumulation de leurs faits entrainera une rupture de
    société …

  3. Jacques-Olivier Teyssier said
    on 24 mai 2016

    à 22 h 20 min

    Merci pour vos encouragements et votre soutien.

  4. pheymes said
    on 25 mai 2016

    à 9 h 39 min

    C’est tout à l’honneur de JO Teyssier de ne pas céder aux injonctions de se taire que lui lancent, via différentes procédures judiciaires, certains puissants, qui ont les moyens (soit privés JF Floch, soit publics, comme René Revol, maire PG de Grabels) de se payer des avocats, contrairement à Montpellier Journal.
    J’espère que vous aurez assez d’énergie pour vous défendre et qu’il vous en restera pour continuer à proposer des articles aussi approfondis et détonants comme vous le faites. Total soutien et encouragements pour votre travail

Vous devez être abonné et connecté pour publier un commentaire.