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Le Vendredi 21 octobre 2011 à 20:20

Avoir confié le système bancaire au privé ? « Une énorme prise d’otage » (2/2)

Deuxième volet de la compilation des propos de l’économiste Frédéric Lordon. Avec les propositions économiques mais aussi politiques : Quelle Europe ? Quels élus ? Quelles mobilisations ? Qu’elles soient bonnes ou mauvaises, il est utile de les connaître pour tenter de comprendre ce qui se joue aujourd’hui et qui concerne tous les citoyens. Du bas au haut de l’échelle sociale. Le premier volet est à lire ici.

Frédéric Lordon dans l'émission Là bas si j'y suis sur France Inter (photo : copie d'écran de la vidéo)Cette compilation a demandé un long travail. Pensez à faire un don à Montpellier journal si elle vous a intéressé.

« On voit bien ce que font les occasions loupées : les fenêtres se referment et l’histoire ne repasse pas les plats. Ou alors si elle se rouvrent, c’est avec un problème qui a doublé ou triplé de taille donc à force de les voir passer sans réagir ça risque de finir assez mal cette histoire. C’est pour ça qu’il faudrait que ce débat progresse un peu plus vite. » Avant d’en venir au débat auquel Frédéric Lordon faisait référence dans cette interview prophétique donnée à Pascale Fourier en mars 2009 – donc il y a deux ans et demi – revenons au point de départ : pourquoi faudrait-il sauver les banques ?

« Chaque fois qu’il y a un mouvement social
dans les transports ou le ramassage des ordures
on vous bassine avec la « prise d’otages »

Comme on l’a vu hier, les banques sont détentrices, selon l’économiste, de « deux biens publics » : les dépôts et l’épargne des particuliers ; l’opération des transaction élémentaires (chèques, cartes bancaires, virements, etc.). Problème, ces biens publics ont été confiés à des entreprises privées : les banques. Situation que Frédéric Lordon décrit ainsi : « Chaque fois qu’il y a un mouvement social dans les transports ou le ramassage des ordures, on vous bassine avec la « prise d’otages » [des usagers] par les syndicats mais ça, c’est une prise d’otages cosmique, énorme. Personne n’en parle jamais. » (Ce soir ou jamais, 11/10)

Et, comme pour toute prise d’otages, on subit. Ce qui faisait dire à l’économiste, sur son blog en décembre 2010, à l’époque où un footballeur avait lancé son appel à vider son compte bancaire : « Cantona pense faire la révolution sans violence en effondrant les banques. Mais c’est qu’il n’a pas idée des violences du chaos matériel qui suivrait. » Et de décrire dans le même article, les conséquences pratiques qu’il résume en une phrase : « Le monde social n’a pas belle allure lorsque les individus en sont réduits à lutter pour leur survie matérielle quotidienne. »

« Il y aura déchaînement à nouveau
d’une crise des dettes souveraines
avec contagion ajoutée »

Mais il n’y a pas besoin de l’appel d’un footballeur, fut-il mondialement connu, pour arriver à une situation proche de la faillite généralisée des banques. Frédéric Lordon décrivait en mai 2010 sur Arrêt sur images : « Il y a un scénario – je ne sais pas si c’est le plus probable mais à coup sûr il est possible – dans lequel l’exercice d’ajustement budgétaire [les plans d’austérité] ultra violent généralisé à l’échelle européenne se révélera intenable. […] Que se passera-t-il à ce moment-là ? Il y aura déchaînement à nouveau d’une crise des dettes souveraines avec contagion ajoutée c’est-à-dire pas seulement la Grèce mais six ou sept pays européens simultanément. On en sera réduit à un point où la seule solution qui restera ouverte sera le défaut [de paiement des états]. […]

« Le défaut souverain aurait la propriété de propager
des pertes immenses à travers tout le secteur bancaire »

Si on passe la borne du défaut, on rentre dans un monde inconnu. Il se passerait des choses absolument extrêmes. En particulier, le défaut souverain aurait la propriété de propager des pertes immenses à travers tout le secteur bancaire dont les bilans sont farcis de titres de la dette publique réputés les plus sûrs jusqu’à présent et dont on s’apercevra qu’ils vont être massivement dévalorisés. Retour à la case départ c’est-à-dire en 2008. Pas sous l’effet de la dégringolade des crédits immobiliers [subprime] mais de celle des dettes souveraines. Alors là, on se retrouve à devoir sauver le secteur bancaire une deuxième fois. »

Ce « scénario possible », on le constate chaque jour, n’est pas loin de se dérouler sous nos yeux. On peut le retrouver un peu plus détaillé sur le blog de Frédéric Lordon sous le paragraphe « le syllo de Canto » de l’article de décembre 2010. Il y aborde également la question de la réaction des populations : « Pour ainsi dire, c’est la deuxième fois de trop – car on se demande encore comment la première a été avalée si facilement par les corps sociaux décidément d’un calme olympien. Jusqu’ici. Jusqu’ici, car maintenant ça commence à glouglouter méchamment dans la marmite et les populations hors de leurs gonds cherchent légitimement de quoi se passer les nerfs sur les banques. Le succès de la vidéo Cantona n’a pas d’autre origine, et il faudrait le fin fond de l’ineptie politique pour n’en pas saisir le sens réel qui dit l’arrivée aux limites de ce que les populations sont prêtes à tolérer de scandale. »

« Je crains que les corps sociaux
n’acceptent pas de venir au secours des banques
une deuxième fois » (Jean-Claude Trichet)

Le 11 octobre (Mediapart), il appelle en renfort une déclaration de 2009 de… Jean-Claude Trichet, gouverneur de la Banque centrale européenne : « Le pauvre n’en revenait pas qu’on ait pu rescaper la finance ainsi sans la moindre contre-partie et sans un commencement d’émeute. Il en était encore à éponger ses sueurs froides rétrospectives et il dit ceci : « Je crains que les corps sociaux n’acceptent pas de venir au secours des banques une deuxième fois. » Pas de bol Jean-Claude, nous y voilà. » Rires dans l’assistance.
Regarder la vidéo (36’) :

Faut-il compter sur les finances publiques pour sauver les banques sur le modèle de 2008 ? Dans la situation actuelle, cela semble exclu puisque ce sont les dettes des états elles-mêmes qui ont mis en difficulté les banques – banques, on l’a vu hier, qui sont à l’origine de la dégradation des finances publiques (mais aussi les politiques néolibérales). La solution vient donc de cette question : « Derrière la question du sauvetage des banques et celle des banques tout court, le corps social doit se demander s’il continue de tolérer que ces biens publics vitaux soient ainsi remis à des intérêts privés aussi mal éclairés que ceux de la finance mouillée jusqu’aux sourcils dans les marchés de capitaux. » (Ce soir ou jamais)

« On a laissé passer l’opportunité la dernière fois,
cette fois-ci il ne faut pas la louper »

Frédéric Lordon répond non et propose donc « la déprivatisation intégrale du secteur bancaire » avec comme première étape une nationalisation mais pas « crapoteuse comme on l’a eu en 2008-2009 et comme on va l’avoir de nouveau : partielle, temporaire, sans intention aucune d’exercer le pouvoir et avec l’idée qu’on sortira quand on pourra ». Mais ça va coûter « un argent fou » ! objecte Frédéric Taddeï.

Réponse : « J’attends le moment fatidique. On va se retaper assez vraisemblablement un moment de risque bancaire géant. On a laissé passer l’opportunité la dernière fois, cette fois-ci il ne faut pas la louper. Si jamais le risque systémique est matérialisé, les banques seront toutes en état technique de faillite. Leur valorisation financière [le prix de leurs actions] tombera à zéro et c’est à ce prix que l’État les ramassera à la pelle et au petit balai : saisie et réquisition de l’intégralité du système bancaire pour zéro euro. »

Pour l’économiste, en effet, il y a deux solutions en cas de faillite des banques : soit les actionnaires des banques et les citoyens coulent ensemble. Soit les actionnaires coulent et les citoyens sont sauvés. Sans surprise, il choisit la deuxième solution qui ne change rien pour les actionnaires mais tout pour les peuples. Mais la saisie des banques « ne dispense pas après de leur réapporter des moyens financiers pour les mettre de nouveaux en condition d’opérer ».

Autre avantage : «  La nationalisation des banques c’est aussi le seul moyen de desserrer le « crédit crunch » [compression du crédit] par une relance coordonnée du crédit à l’échelle macroéconomique dont seule la main visible de l’Etat est capable. » (Mediapart) Et donc assurer le financement correct de l’économie dont on craignait qu’il fasse défaut lors de la crise de 2008 d’où les plans de sauvetage à l’époque (voir interview donnée à P. Fourrier).

« Associer toutes les parties prenantes »

Frédéric Lordon va plus loin que la nationalisation puisqu’il milite pour « un système socialisé du crédit qui restaurerait une double propriété de localité et d’autonomie relative des banques. […] Ces banques locales et autonomes auraient un caractère profondément coopératif et mutualiste […] et associeraient toutes les parties prenantes à cet autre bien commun en quoi consiste les conditions générales du crédit à l’économie : salariés, chefs d’entreprise, consommateurs, associations. Évidemment sous la gouverne de professionnels de la banque et sous la supervision des autorités étatiques et monétaires. » (Mediapart)

Frédéric Lordon milite également pour la sortie de l’Allemagne de la zone euro. Il s’en est expliqué longuement (forcément pour développer une position aussi détonante) sur son blog en mars 2010 et en deux minutes dans l’émission Là bas si j’y suis (France inter, 16/09, vers 37’30’’) : « Il y a des traumas psychiques collectifs de la politique économique. » Celui des USA serait « la grande dépression et un taux de chômage de 25 % ».

Celui de l’Allemagne, « c’est l’hyper inflation de 1923. Rien n’est plus légitime que ça. Que le corps social allemand communie dans la croyance monétaire, celle de la rigueur, de la stabilité nominale et de la banque centrale réunies, c’est la chose la plus compréhensible du monde. Nul ne saurait faire reproche à un corps social des épreuves de son histoire. Ce qui n’est pas légitime c’est que l’Allemagne entreprenne de faire vivre tous les autres états membres de l’union européenne sous le régime de ses idées fixes et de ses monomanies. Or, ce sont ses monomanies qui ont accouché du cadre économique européen qui nous vaut ces austérités carabinées, l’indépendance de la Banque centrale européenne et – pardonnez-moi – le merdier dans lequel nous sommes actuellement. »

« L’Allemagne et le Royaume-Uni sont les seuls pays
à faire fondamentalement problème »

Sur France inter, il n’a pas évoqué la sortie du Royaume-Uni, de l’Union européenne cette fois, mais sur son blog il explique : « La lecture européiste qui tient l’état des choses, sinon pour le meilleur, du moins pour le seul possible, aura vite fait de moquer la frénésie d’exclusion qui finirait par trouver un motif pour mettre à la porte chaque autre État membre jusqu’à laisser la France seule à faire l’Union. Mais non ! Il se trouve que l’Allemagne et le Royaume-Uni sont les seuls pays à faire fondamentalement problème, la première parce qu’elle fait régner son modèle absurde de politique économique, le second parce qu’il impose la déréglementation financière. »

Forcément, que ce soit lors du débat de Mediapart ou à Là bas si j’y suis, vient la question de la traduction politique de ses propositions. Pour cela Frédéric Lordon décrit en préalable ce qui différencie, pour lui, la droite de la gauche « dont les catégories ont été brouillées à l’image de ces alternances sans alternatives ». Et décrit le cadre du néolibéralisme constitué de trois éléments : « Le régime du commerce international sous les auspices du libre-échange et de l’entière liberté de délocalisation. Deuxième élément : le pouvoir actionnarial tel qu’il soumet les corps sociaux des entreprises à des pressions productives sans fin avec les conséquences sociales que l’on sait. Troisième élément : un certain modèle de politique économique qui a organisé la dépossession complète des souverainetés politiques et la disciplinarisation normalisatrice des politiques économiques par les marchés de capitaux. »

« Ceux qui n’ont pour autre ambition que de travailler à l’intérieur du cadre » sont de droite. La gauche c’est ceux qui veulent en sortir et le refaire. « A cette aune, vous voyez que ça perturbe légèrement les catégories politiques ineptes qui sont en usage dans la plupart des médias et qui conduisent à baptiser gauche des gens comme : Hollande, Aubry. Bon Valls, il est à l’UMP. » Et la gauche ? « Montebourg et Mélenchon, à quelques variantes près. Et comme je ne suis pas de leurs soutiens, ça ne me coûte rien de le dire. » (Mediapart, lors des questions de la salle).

« Une crise monumentale
appelée à faire date dans l’histoire tout entière du capitalisme
a produit exactement rien. »

En même temps, l’économiste ne semble pas croire au succès de ces hommes politiques à la présidentielle. La primaire socialiste en a été une première étape avec l’élimination au premier tour d’Arnaud Montebourg. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il est pour l’instant crédité d’intentions de vote inférieures à 10%. Frédéric Lordon, lors de ces trois dernières interventions, affirme donc « qu’il serait peut-être temps de commencer à envisager des procédés passablement plus corrosifs que le simple discours des économistes, fussent-ils atterrés ».

Et d’expliquer : « On mesure la profondeur d’incrustation d’un système de domination et d’un groupe de dominants à la violence du choc qu’il faut lui faire connaître pour le conduire à bouger […] et sous ce rapport, l’histoire récente vient de rendre son verdict et elle a donné une mesure à ce critère : une crise monumentale appelée à faire date dans l’histoire tout entière du capitalisme [en 2008] a produit exactement rien. C’est un fait qui doit vous conduire à vous faire une idée de la quantité d’énergie qu’il va falloir injecter dans le système pour le transformer. » (Mediapart)

L’explication viendra dans Là bas si j’y suis : « Nous ne défilons pas aux bons endroits. Il ne faut pas aller défiler entre République et Nation : il n’y a pas un ministère, pas un siège de banque, pas l’immeuble du Medef et pas un immeuble de presse ou de télévisions. » Et de lâcher à propos des syndicats : « Je sais faire la différence entre la base et les directions confédérales, entre Conti et Montreuil [siège de la CGT]. […] Il y a une passion pour les endroits où il ne se passe rien et où on ne fera de mal à personne. J’ai vu les mots d’ordre de la journée d’action d’octobre : les 35 heures, la sécu, les conventions collectives et les libertés syndicales. Ce n’est pas que ces mots d’ordre soient non pertinents mais ils sont secondaires : ils ne renvoient pas aux causes principales qui déterminent ces choses-là. Vous pouvez aller dans la rue et brailler les 35 heures, la sécu, … lorsque vous n’avez pas changé le cadre, vous pouvez aller vous faire voir chez Plumeau, ça ne sert à rien. »
Regarder la vidéo (vers 26’20’’) :

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Publié dans Intellectuels. Mots clés : .

Un commentaire

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  1. Phil Ogm said
    on 27 octobre 2011

    à 0 h 28 min

    Beau travail de synthèse de ce que défend Frédéric Lordon.
    Dommage que si peu de politiques écoutent cet économiste…