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Le Lundi 2 janvier 2012 à 13:30

Michéa : « Jamais les nuisances du système capitaliste n’ont été aussi claires » (1/3)


Et pourtant le philosophe montpelliérain s’étonne, comme Georges Orwell en 1937, que le socialisme perde « du terrain là où précisément il devrait en gagner ». Pour comprendre comment on en est arrivé là, il est revenu, lors d’une conférence qui a fait salle comble le 9 décembre dernier à Montpellier, aux trois critiques formulées par le socialisme dans la première moitié du XIXe siècle. Et dans son dernier livre, Le complexe d’Orphée il explique comment la gauche a « abandonné l’ambition d’une société décente qui était celle des premiers socialistes ».

Jean-Claude Michéa - Le comple d'Orphée (extrait de la couverture du livre)Dans cet article, vous allez lire des informations que vous n’aurez pas lues ailleurs. Pensez à faire un don à Montpellier journal s’il vous a intéressé.

« En ce moment, la seule attitude possible pour tout individu honnête (en anglais : « for any decent person ») que son tempérament le porte plutôt vers les conservateurs ou plutôt vers les anarchistes, c’est d’œuvrer pour l’avènement du socialisme. » C’est par cette phrase que Jean-Claude Michéa débute sa conférence le 9 décembre dernier (1). Le propos est extrait de la deuxième partie du Quai de Wigam, un livre écrit en 1937 par Georges Orwell auquel le philosophe montpelliérain a consacré plusieurs essais. Suit une longue explication de texte par le professeur du lycée Joffre – aujourd’hui retraité – car, dit-il, « cette phrase me semble résumer l’essence même de la pensée socialiste d’Orwell ».

« Pour Orwell, la décision d’œuvrer pour le socialisme
trouve son point de départ dans le sens moral des individus »

Il insiste d’abord sur le fait que « pour Orwell, la décision d’œuvrer pour le socialisme trouve son point de départ dans le sens moral des individus (« c’est la seule attitude possible pour tout individu honnête ») C’est-à-dire que ce qui va nous conduire à penser qu’il faut rompre avec la société dans laquelle nous vivons, c’est le sentiment qu’il y a quelque chose de fondamentalement indécent – au sens où l’on parle de revenus indécents des grands patrons du CAC 40, des vedettes du football ou des stars du show biz – dans la manière dont fonctionne la société moderne. »

Michéa souligne que, pour Orwell, « il n’est pas nécessaire pour comprendre la nécessité de rompre avec la logique du capitalisme d’être sorti de Polytechnique […] il suffit de posséder un minimum de sens moral […] de « common decency ». C’est l’opposition perpétuelle entre un socialisme des intellectuels et des nouvelles classes moyennes et ce qu’est le socialisme des gens ordinaires dont il se fait le défenseur. »

Sur la deuxième partie de la phrase, Michéa fait la différence entre « tempérament » et « idées philosophiques » : « Quelqu’un peut avoir des idées philosophiques qui l’amène à défendre les droits de l’homme, la lutte contre les discriminations et avoir dans sa vie quotidienne un tempérament fasciste et autoritaire. » Il en vient ensuite à celui qui a un tempérament conservateur : « Celui qu’Engels célèbre quand il dit qu’il a le sentiment que « dans l’héritage culturel transmis historiquement, il y a des choses véritablement dignes d’être conservées ». Dans la salle, il y a [aussi] des gens qui ont plutôt un tempérament anarchiste c’est-à-dire des gens qui ont le goût de l’autonomie individuelle et collective et qui surtout – ça c’est clair chez Orwell – se méfient absolument des gens qui sont animés par l’amour du pouvoir. »

« C’est une loi de physique sociale :
plus on s’élève dans la société et plus l’oxygène moral se raréfie »

Et Michéa d’en profiter pour lâcher : « Dès lors qu’on est dans une grande organisation et qu’il y a une pyramide – l’État, une entreprise, un parti, une association – en général vous retrouvez très vite en haut de la pyramide, tous ceux qui ont été prêts à tuer père et mère pour arriver là où ils sont. C’est une loi de physique sociale : plus on s’élève dans la société et plus l’oxygène moral se raréfie. »

Sur le conservatisme d’Orwell, le philosophe rappelle que « tous les historiens des révoltes populaires, au Mexique, au Moyen-âge, etc. montrent toujours que les révoltes populaires prennent appui sur quelque chose du passé. » Et plus près de nous, il cite l’exemple d’une manifestation de paysans contre la loi visant à leur interdire de réensemencer leurs champs avec leur propre récolte. « Les représentants de la Confédération paysanne parlaient de droit ancestral et coutumier des paysans depuis le néolithique à disposer intégralement de leur récolte. »

« Dans la presse la moins politique
on décrit tous les méfaits de la spéculation,
du mode de vie individualiste »

Puis Michéa poursuit la lecture de l’extrait du Quai de Wigam : « Or ce qui me frappe c’est que le socialisme perd du terrain là où précisément il devrait en gagner. Avec tous les atouts dont elle dispose, car tout ventre vide est un argument en sa faveur, l’idée du socialisme est moins largement acceptée qu’il y a une dizaine d’années. » Le conférencier pour qui « ce texte n’a rien perdu de son actualité », partage l’étonnement d’Orwell : « Comment se fait-il que l’idée du socialisme autrement dit l’idée que le capitalisme n’a rien de naturel et qu’’il y a plus de critiques radicales de son fonctionnement, suscite des réserves et des ricanements apitoyés […] voire de l’hostilité absolue, alors même que jamais les nuisances du système capitaliste n’ont été aussi claires et qu’un nombre croissant de gens aujourd’hui en prennent conscience – et plus à l’époque de Goldman-Sachs qu’à l’époque d’Henry Ford en 1937 ? Vous voyez le paradoxe. Dans la presse la moins politique, on décrit tous les méfaits de la spéculation, du mode de vie individualiste et c’est au moment où nous découvrons à quel point ce système appelle une critique, que l’idée de le critiquer – sous la forme qui avait dominé tout le XIXe et le XXe siècle – apparaît archaïque et dépassée. »

Ce qu’était à l’origine l’idéal socialiste
Pour comprendre « l’étonnement » d’Orwell et le sien, Michéa propose d’aller « fouiller dans la naphtaline et les vieux placards et se redemander tout simplement ce qu’était à l’origine – en gros entre 1815 et 1848 – la critique socialiste, […] cet idéal socialiste né d’une révolte morale contre ce nouvel ordre industriel qui se met en place et dont la capitale symbolique est Manchester. » Et de présenter les trois « critiques fondamentales » communes à toutes les différentes écoles socialistes même si elles peuvent différer sur « les formes concrètes que devra prendre une société socialiste ». « Si vous admettez les trois, vous allez découvrir que vous êtes socialiste, peut-être même sans le savoir et sans l’avoir jamais su », prévient Michéa.

La première critique, « la plus fondamentale », vise « le nouveau système social qui commence à triompher à cette époque […] [et qui] a une logique utilitariste calculatrice qui conduit à transformer la société en une agrégation d’individus sans lien, sans relation et n’ayant pour mobile de leur action que l’impulsion de l’égoïsme. » Formulation de l’école Saint-Simoniene en 1819. Cette critique porte contre « le point central du libéralisme : pour les libéraux, l’homme n’est plus « un animal politique » comme disait Aristote c’est-à-dire quelqu’un qui est fait pour vivre en société. On vous le représente comme un individu indépendant par nature et qui, dès lors, est voué qu’à n’agir en fonction de lui-même c’est-à-dire, dans la pratique, en fonction de ses intérêts privés. »

« À l’époque les socialistes parlent de « l’esclavage salarié  » »

La deuxième critique porte sur la « prolétarisation des travailleurs », selon le « mot technique employé par tous les socialistes de l’époque ». Michéa sourit : « Le mot « prolétaire » est tombé en désuétude. Je ne sais pas si, dans les programmes de la campagne électorale, quelqu’un a, à gauche, à droite, parlé des prolétaires mais par « prolétarisation », il faut entendre le mouvement historique qui [a sapé] les bases matérielles et culturelles de l’autonomie des individus et des communautés locales c’est-à-dire [qui a déraciné] les individus pour les rendre géographiquement mobiles – l’exode rurale, plus tard les migrations internationales. Ces individus déracinés, livrés à eux-mêmes, coupés de leurs moyens d’autonomie traditionnels, vont, pour survivre, être obligés de rentrer sous la dépendance directe des détenteurs de capital et de se soumettre aux conditions déshumanisantes qu’impose le salariat. À l’époque les socialistes parlent de « l’esclavage salarié ». […] Un point essentiel de la critique socialiste est celui qui dit que le système capitaliste ne peut s’implanter dans un secteur donné que si, au préalable, on a réussi à détruire les formes d’autonomie que ce secteur conservait. […] »

« C’est cette théorie de la prolétarisation – le prolétaire est celui qui a été dépossédé de tous les moyens de survie de manière autonome, ce qui fait qu’il est contraint de vendre sa force de travail aux détenteurs du capital – qui était à l’origine de la théorie de l’exploitation de l’homme par l’homme et aussi de celle qui disait : « Le métier se dégrade. » Un métier c’est ce qui vous donne une autonomie : l’ébéniste, le professeur de mathématique, l’ingénieur du son, le chirurgien, etc. Or, en le soumettant à la logique capitaliste, on va d’abord séparer les tâches de d’exécution et conception, on va chronométrer et on va remplacer le métier par l’emploi. […] On rentre dans une logique de l’emploi dont le seul but est de dégager du profit et non pas de produire des valeurs d’usage. »

« Oui ce système produit de la richesse
mais en concentrant une part essentielle et croissante de celle-ci
entre les mains d’une nouvelle aristocratie »
(Victor Considérant)

Avant de passer à la troisième, Michéa ironise : « Ça, c’était la deuxième critique. S’il y en a qui ont déjà franchi le stade 2, ils se rapprochent du totalitarisme à pas de géant. » La troisième critique est celle « d’un système fondé sur l’innovation technologique permanente […] Victor Considérant, mon socialiste préféré, disait : « Oui ce système produit de la richesse mais c’est une machine qui le fait en concentrant une part essentielle et croissante de celle-ci entre les mains d’une nouvelle aristocratie. Une aristocratie de fait. » Ça c’est la grande différence entre la bourgeoisie et les ordres anciens. Un ordre a des privilèges juridiquement codifiés. On sait qui est membre de la Nomenklatura en Union soviétique, qui est noble, qui est sénateur à Rome mais le grand étonnement des socialistes c’était qu’après la révolution française, les privilèges de naissance avaient été abolis mais on se trouvait quand même avec sur le dos une nouvelle aristocratie qui n’avait aucun privilège juridique. […] C’est pour ça qu’on a formé le concept de classe. Qui ne se confond pas avec celui d’ordre parce qu’il faut le reconstituer. Une classe est invisible. Il faut, par des enquêtes et des analyses, reconstituer qui appartient à cette bourgeoisie. »

Valeur d’usage et valeur d’échange
« Cette croissance économique est une machine qui produit des richesses mais en produisant simultanément des inégalités à l’intérieur des nations et entre les nations. Autrement dit, la croissance n’est pas neutre. Fourrier est le premier à le dire. Ce n’est pas une production de valeurs d’usage correspondant à des besoins humains dans la mesure où son but est de produire des valeurs d’échange. Et la valeur d’échange est totalement indépendante de la valeur d’usage. On nous dit que le Rafale a une valeur d’usage extrêmement grande, qu’il peut tuer des populations civiles d’une manière incroyablement efficace mais il n’a aucune valeur d’échange puisque aucun pays du monde ne veut l’acheter. Inversement le gadget le plus inutile peut faire la fortune de son concepteur s’il trouve des acheteurs. La logique de la croissance n’est pas de produire ce qui sert à quelqu’un c’est de produire ce qui trouve un acheteur. La publicité étant là pour faire le raccord et vous persuader que vous ne pouvez pas vivre sans la dernière invention de Steve Jobs
[fondateur de la firme Apple], etc.»

Deux points manquants à la critique socialiste
Première conclusion : « J’ai fait les trois points. Vous savez où vous en êtes. » Avant de préciser qu’il y a deux points manquant à la critique socialiste : « Elle est relativement étrangère à la question des limites écologiques du développement industriel […] Avant 1882 les socialistes n’ont pas conscience – c’est normal, l’industrie est très limitée à l’époque – que l’Humanité va rencontrer la limite des ressources naturelles […] L’autre manque c’est quelque chose qu’on ne pouvait pas imaginer à l’époque. Le capitalisme n’était pas une société de consommation. On produisait pour une minorité étroite et privilégiée. C’est à partir des années 20 que Henry Ford dit : « Je paye bien mes ouvriers pour qu’ils achètent les voitures qu’ils produisent. » Évidemment, ils ne payent pas intégralement. Il faudra que la différence soit remplie par le crédit et que l’endettement devienne le moteur du capitalisme pour que la société de consommation fonctionne. Et donc, on ne trouve pas chez les premiers socialistes une description d’une forme d’aliénation effarante que donne la consommation moderne, la fashion victim – ceux qui ont des enfants savent ce que peut vouloir dire l’impact de la publicité et du système là-dessus. »

« Cette critique élaborée entre 1815 et 1848
avait su capter quelque chose d’incroyablement exact
de la logique du système dans lequel nous vivons »

En résumé : « À ces deux réserves près, il me semble que cette critique élaborée entre 1815 et 1848 avait su capter quelque chose d’incroyablement exact de la logique du système dans lequel nous vivons. » Et de revenir à son étonnement : « Comment en est-on arrivé à cette idée que ce capitalisme critiqué par des Saint-Simon, des Fourrier, etc., est devenu l’horizon indépassable de notre temps – « TINA » comme disent les anglais, « there is no alternative » (on n’a que ça en magasin désolé) – et que, par conséquent, le seul objectif qui reste à la politique c’est de réguler les excès les plus insupportables de ce système tout en veillant à rassurer les marchés financiers et leurs sinistres agences de notation ? »

« Les élections vont se jouer sur le mariage gay,
la légalisation du cannabis, le vote des étrangers, etc.
alors que nous sommes au bord d’un effondrement extraordinaire »

« Comment en est-on venu là ? Quitte à se dire que, finalement, face à la situation actuelle – nous sommes au bord d’une crise du capitalisme beaucoup plus grave que celle de 29 – les seuls problèmes qui comptent sont les problèmes sociétaux. Je le dis depuis dix ans : les élections vont se jouer sur le mariage gay, la légalisation du cannabis, le vote des étrangers, etc. alors que nous sommes au bord d’un effondrement extraordinaire et que sur le volet critique du système capitaliste, on n’entend que des différences secondaires. Je trouve qu’on a beaucoup plus de raisons d’être étonnés de nos jours qu’à l’époque d’Orwell et si j’ai écrit Le complexe d’Orphée (2), c’est pour comprendre ce qui a produit ce divorce entre la gauche et le socialisme dont je continue à me réclamer, de manière probablement archaïque. Mais je rappelle que Mauss disait : « Il faut que les socialistes reviennent à de l’archaïque et je le dis quitte à paraître vieux jeu et diseur de lieux communs. » C’était la formule dans L’essai sur le don. Je la reprends à mon compte. »

Écouter l’intégralité de l’intervention (52’) :

Ou télécharger le fichier au format mp3.

► Lire aussi :

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(1) C’était le 9 décembre à l’auditorium du musée Fabre de Montpellier à l’invitation de la librairie Sauramps dans le cadre du cycle de conférences « La fabrique de philosophie » animé par Vincent Taissère. Connaissant la réticence de Jean-Claude Michéa pour la transcription de ses propos – les interviews qu’il accorde sont très majoritairement réalisées par échanges de mail – Montpellier journal ne saurait trop engager ses lecteurs à écouter le son de la conférence disponible au bas de l’article. Sans compter que cet article n’en présente que des extraits.
(2) Le complexe d’Orphée – La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Climats, 356 pages, 20 €


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